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Un univers né dans les livres
Isabelle : Pour celles et ceux qui vont avoir envie de découvrir ton travail, voilà ce qu’ils vont voir : dans tes oeuvres, quel que soit le support, des champignons côtoient des enluminures, des plantes carnivores, des vitraux. On te retrouve dans la rue, dans les vitrines, dans des espaces institutionnels. C’est une espèce de cathédrale moderne sur des supports très variés. Ta biographie nous apprend que tu avais un père peintre et que tu étais fasciné depuis très jeune par les Très Riches Heures du Duc de Berry. Comment as-tu construit cet univers si singulier ?
Jérôme : J’ai construit une espèce d’univers, un langage aussi. J’aime bien employer le terme de langage, parce qu’un langage permet de communiquer et d’échanger. Ce langage s’est créé avec l’héritage de mon père, qui était peintre et qui m’a ouvert à l’image et à l’action de faire l’image, avec un pinceau, un crayon. J’ai grandi en le voyant travailler et en ayant accès à ses outils et à ses livres, qui sont aussi des outils.
C’est grâce aux livres que j’ai découvert l’enluminure. Dans la bibliothèque familiale, il y avait des ouvrages sur les Très Riches Heures du Duc de Berry, que j’ai ouverts enfant par curiosité. Et sur les étagères, juste à côté, il y avait un livre sur Jérôme Bosch. Je me souviens très bien : je devais avoir 7 ou 8 ans, et j’ai pris ce livre pour voir quel était ce personnage qui portait le même prénom que moi. C’est comme ça que j’ai découvert Jérôme Bosch, avec ce lien immédiat à l’enluminure : le foisonnement, la densité de l’image, de l’information, la narration, les sujets. Pour un enfant, c’est un choc visuel. Pour un adulte aussi, d’ailleurs.
Il y avait aussi un lien avec les images de l’enfance : la bande dessinée, le dessin animé, cette densité, cette action, toutes ces choses qui se passent en même temps. Découvrir l’enluminure, c’était découvrir une espèce de bande dessinée. Je ne comprenais pas forcément ce qui était écrit, alors j’allais dans les marges et je découvrais leur richesse. Je me laissais porter, un peu comme quand on écoute de la musique classique sans en connaître l’intention : on se laisse bercer par les symboles, les personnages, les expressions, les postures, qui sont souvent incroyables.
Isabelle : Et de l’enluminure, tu es passé au vitrail, à la gravure…
Jérôme : C’était souvent centré sur le Moyen Age. C’est une histoire de sensibilité, je crois. Chacun a la sienne. Moi, c’est une époque qui m’a touché, peut-être parce que c’est une époque très narrative. Ce qui m’a plu, c’est cette manière de représenter les corps, d’expliquer quelque chose de très lisible, pas dans le réalisme, mais magique aussi. Il y a toujours de la magie, une vision un peu en deux dimensions, un peu comme ces jeux vidéo des années 90. La tapisserie de Bayeux, on pourrait la voir comme un niveau de Mario Bros : c’est le même format, ça se lit de la même manière, on déroule l’histoire et on arrive au boss final. Il y a un truc qui nous plaît là-dedans.
Ce langage s’est construit avec toute cette iconographie médiévale qui s’est nourrie de notre culture contemporaine, tout naturellement. Ce n’est pas une construction intellectuelle, c’est plus sensible. Ça s’est fait avec l’envie de découvrir cette époque et avec le fait qu’on vit dans notre époque contemporaine, faite d’une culture hyper intéressante : les jeux vidéo, les livres, les films, la musique. Tout ça nourrit notre imaginaire. Dans mon cas, tout ça s’est mixé, petit à petit.
J’ai créé une espèce de lexique dans lequel je puise pour raconter des histoires. On retrouve régulièrement les mêmes éléments, comme les champignons ou les oeufs. Un jour, je me suis dit que j’aimerais vraiment faire ce lexique, une sorte de petit dictionnaire, pour poser à plat ce qui s’est construit depuis des années. Certains éléments apparaissent, sont utilisés une ou deux fois, puis disparaissent et ressortent bien plus tard en fonction des idées, des envies. Le petit Jérô-illustré, voilà à quoi ça ressemblerait.
La lumière et l’or au coeur de la recherche
Isabelle : Dans ce que tu fais, on retrouve des éléments très liés à l’enluminure : tu travailles sur des vitrines en jouant sur les transparences, tu utilises la dorure exactement comme les enlumineurs le font dans nos ateliers. La lumière semble vraiment centrale dans ta démarche. Est-ce lié à ton attrait pour l’univers médiéval, ou c’est quelque chose qui s’est construit inconsciemment ?
Jérôme : Je ne sais pas si c’est conscient ou inconscient. Ce qui est sûr, c’est que la lumière, c’est exactement ce que je recherche dans la technique, dans les supports. Et chercher la lumière, c’est chercher des réponses sans forcément les trouver. Je me questionne. D’ailleurs, je n’ai pas de réponses, et c’est très bien ainsi.
Dans la technique, quand je peins, je travaille avec des couches très fines que je superpose pour garder cette luminosité. Je ne fais pas d’aplat. Après, il y a les supports : quand je travaille sur des vitres, ce qui m’intéresse, c’est cette notion de transparence, un peu contradictoire avec la peinture en tant que telle. C’est tout un exercice. Et puis le vitrail, évidemment. Avec le vitrail, la lumière vous baigne dans l’oeuvre, elle la traverse, vous y êtes immergé.
Et puis l’or. L’or, c’est la lumière : on a l’impression qu’elle en ressort. La technique me fascine depuis toujours. Quand on peut voir aujourd’hui, grâce aux réseaux, des enlumineurs talentueux qui travaillent cette technique, c’est saisissant. Je me suis plongé dedans. L’or amène aussi quelque chose de sacré, quelque chose d’intemporel. La précieusité, le côté mystérieux. L’or traverse les siècles : quel matériau nous paraît plus pérenne ? L’utiliser aujourd’hui, c’est s’inscrire dans une tradition, dans la continuité, humblement. On continue le chemin de ceux qu’on a admirés.
Isabelle : La résonance avec les anciens, exactement.
Jérôme : Exactement. Que ce soit avec le coussin doré ou avec la dorure à l’applique, en tout cas il faut avancer à sa manière et continuer.
L’éphémère et la permanence : de la rue aux institutions
Isabelle : On retrouve dans ton travail un dialogue constant entre l’éphémère de la rue et la permanence du médiéval. Tu interviens dans des espaces publics sur des encombrants, dans des lieux institutionnels comme la galerie d’un hôpital. Ce sont des terrains de jeu très différents. Comment les abordes-tu ?
Jérôme : Différemment, c’est sûr. Je crois que les peintres cherchent à laisser une trace, à s’inscrire dans quelque chose, bien ou pas bien. C’est une trace, comme quand on est à l’école et qu’on dessine sur la table : on laisse une trace, on raconte des choses.
Quand je travaillais sur les encombrants, on est à l’extrême opposé. Quand tu travailles sur un objet abandonné dans la rue, tu sais que son espérance de vie sera d’une heure à 24 heures maximum. Du coup, tu travailles plus vite, et tu t’inscris dans un moment de l’objet. Alors que quand tu fais une peinture, tu la laisses continuer sa vie.
L’objet que tu trouves dans la rue a déjà une histoire. Souvent, tu la devines à la manière dont il est déposé. Tu peux imaginer des gens qui déménagent, des gens qui jettent des choses dont ils n’ont plus besoin. Et souvent, à Paris, ça peut être un décès : tu sens que c’est une cave vidée, que c’est toute une vie qui est passée. Toi, tu arrives et tu t’inscris juste à un petit moment de l’histoire de cet objet. Après, ça partira peut-être à la poubelle, ou alors quelqu’un le ramasse et l’histoire continue. Tu t’inscris dans une espèce de cycle de vie, et c’est ça qui est intéressant.
L’éphémère a aussi ce côté précieux : il est là aujourd’hui, et tu sais que demain tu ne le verras plus. Je fais souvent le parallèle avec la danse, qui est pour moi l’art le plus éphémère qui soit : chaque geste est unique, le danseur ne refera jamais exactement le même dans le même contexte, avec les mêmes gens qui le regardent. Et ce geste, une fois fait, disparaît. J’adore cette idée. Des gens me disaient : « Mais ça sert à rien, ça reste pas, on le verra pas demain. » Et alors ? Il est là, il a été fait, et c’est l’essentiel. De toute manière, même une toile peut disparaître demain, passer au feu, à la poubelle. L’essentiel, c’est d’avoir fait la chose, et s’il y a eu un regard qui s’est posé dessus, il s’est passé quelque chose, comme avec la danse.
Tout est de toute manière éphémère. Tout est mortel, d’une manière ou d’une autre. Il faut avoir conscience des choses pour s’inscrire dedans, à notre manière.
Isabelle : L’équanimité du moment et la précieusité de l’instant.
Jérôme : Exactement. Tu le dis bien mieux que moi.
Questionnements universels et clés de lecture
Isabelle : Tu crées des ponts entre les époques et les cultures : le vitrail, l’enluminure, les jeux vidéo… Qu’est-ce que tu aimerais éveiller dans l’imaginaire de ceux qui regardent ton travail, que ce soit dans la rue ou dans une exposition ?
Jérôme : Il y a un point commun dans tout mon travail, un fil conducteur : ce sont des questionnements universels. Je travaille sur des questions que j’imagine universelles, des questions qu’on se pose depuis la nuit des temps et qu’on se pose encore aujourd’hui, sur lesquelles on n’a pas de réponse. C’est ce qui m’intéresse le plus : quand il n’y a pas de réponse, parce que ce qui m’intéresse, c’est de chercher et qu’on puisse chercher ensemble. Peindre permet ce lien, ce dialogue avec les gens qui veulent bien regarder les oeuvres. Se questionner ensemble, avancer. Se dire qu’il n’y a rien de nouveau dans nos questionnements. Tout est là depuis toujours, et les réponses sont peut-être autour de nous.
Je ne veux surtout pas avoir un travail qui ferme et qui enferme les gens dans une vision des choses. Je donne des éléments de lecture : c’est très codé, mais pas totalement. Je m’amuse aussi à donner de fausses pistes, parce que j’ai besoin de m’amuser dans mon travail.
Je fais souvent le parallèle avec la musique. Quand on écoutait des chanteurs anglo-saxons adolescent dans sa chambre, on ne comprenait pas forcément les paroles, mais ça nous emmenait, ça nous faisait voyager. On avait une notion de ce que voulait dire le titre, une mélodie qui orientait vers quelque chose de sentimental, la jaquette aussi, et puis on continuait l’histoire soi-même. D’ailleurs, on est souvent déçu quand on traduit les paroles : peu importe, l’idée c’est d’emmener dans un courant. Même chose avec le classique : si tu écoutes les Quatre Saisons et qu’on te dit juste « là, c’est l’hiver », ton imaginaire fait le reste. Tu as la clé, un petit élément, et tu construis le reste par rapport à ta propre histoire.
L’idée, c’est de donner une espèce de pierre de Rosette, des éléments dans lesquels on peut puiser pour construire une histoire. Pas un rébus, parce qu’un rébus c’est figé : tu as une réponse et pas deux. Moi, je n’ai pas de réponse. Ce sont des questionnements. Mes thèmes ont pu être la Divine Comédie, parce que c’est quelque chose qui touche toutes les cultures depuis toujours et pour lequel on n’a aucune réponse absolue. La tour de Babel, le Déluge aussi : ce sont des thèmes complètement universels. On se rend compte que dans toutes les cultures, il y a un lien avec ça, chacune a sa manière d’en parler.
Isabelle : Au final, c’est éveiller des questions qui appellent d’autres questions. C’est presque la définition de la philosophie.
Jérôme : Ouais, j’avais pas une très bonne note en philo à l’époque… mais merci, vraiment.
Un dialogue pictural avec les Frères Limbourg
Isabelle : Pour terminer, nous avons eu un très beau dialogue artistique ces derniers temps, sur lequel on a eu le plaisir de travailler ensemble. Tu t’es lancé dans une oeuvre en résonance avec les Frères Limbourg.
Jérôme : Là tu m’as fait un très beau cadeau. Il y a quelque chose de magique avec cette toile et cette résonance entre les deux oeuvres. Pourtant, j’en parle tout le temps, des enluminures, mais je n’avais jamais vraiment travaillé sur une de ces pages. Jamais. Peut-être que j’étais intimidé, ou que je me disais « un jour, ça viendra, ce sera plus tard. » Et puis là, c’était l’occasion, grâce à toi.
Isabelle : Ces anges qui chutent et qui tombent dans l’oeuvre originale, ils sont saisissants. Et j’ai l’impression qu’on retrouve la même sensation dans ton travail, cette notion d’abîsse.
Jérôme : C’est vraiment ce que je voulais. Quand tu es face à l’oeuvre originale, tu as vraiment cette sensation de chute, d’être dans la chute. Je pense que c’est voulu. Et j’avais envie de travailler cet aspect, ces corps qui suivent le mouvement.
Moi, je l’évoque de manière un peu différente. Je le voyais comme la rivière de slime dans SOS Fantômes 2, nourrie par l’agressivité des New-Yorkais, qui prenait toute la place et grossissait comme une rivière de lave rose fluo. J’imaginais ces anges rebelles qui tombaient dedans. Je les ai mis en forme de cuve. J’aime bien cette notion de réceptacle, de passage, un peu comme un tuyau. On se rapproche des Mario Bros, du monde souterrain, du passage secret. Il y a plein de références qui parlent de ça : le Voyage au centre de la Terre, trouver le passage, le pied de l’arc-en-ciel où il se passe forcément quelque chose. Ces cuves, ces espèces de tuyaux, ils sont en passage vers ailleurs, de l’ombre à la lumière, encore une fois.
Isabelle : C’est un vrai dialogue que tu as créé avec eux.
Jérôme : Exactement. C’est un prétexte pour travailler avec eux, le temps d’un instant. Pas pour les copier : c’est vraiment un dialogue. Me placer dans notre époque et leur dire : « Vous m’avez offert ça. Qu’est-ce qu’on va faire maintenant ? Je vous le montre à ma manière. » C’est ça qui rend la chose magique. On est la somme de plusieurs cultures, de tout ce qui nous a nourris.
Isabelle : Merci Jérôme pour cet échange, ce dialogue, ce temps passé ensemble.
Jérôme : Merci Isabelle, vraiment.
Isabelle : On peut retrouver Jérôme principalement sur Instagram, où les nouvelles sont les plus fraîches. Son site sera bientôt mis à jour. Et pour les Parisiens, levez les yeux dans la rue : vous pourrez peut-être tomber sur une de ses pépites.
Jérôme : On va continuer tout ça, avec plaisir.

