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Le Bonheur des dames enluminés : 18 mois pour un manuscrit

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Découvrez comment Evelyne de l’Atelier Rêve Doré a relevé le défi audacieux d’adapter le célèbre roman d’Émile Zola en manuscrit enluminé, mêlant l’art médiéval aux descriptions foisonnantes du Paris du XIXe siècle. Un projet de 2500 heures qui repousse les frontières traditionnelles de l’enluminure.

Vous pouvez retrouver l’Atelier Le Rêve Doré d’Evelyne sur son site , Facebook et sur Instagram.

Et pour aller plus loin, n’hésitez pas à consulter l’article dédié à sa démarche.

Transcription de l'épisode

Introduction à l’univers de l’enluminure contemporaine

Isabelle : Et si je vous disais qu’il existe un art qui traverse les siècles, alliant esthétique et savoir-faire, et qui ne cesse d’émerveiller et d’inspirer les artistes d’aujourd’hui ? Bienvenue dans le monde des enluminures, le podcast qui explore toutes les facettes de cet univers fascinant : techniques, matériaux, chefs-d’œuvre, anecdotes. Ici, nous répondons à toutes vos questions, des plus basiques aux plus pointues. Que vous soyez passionné d’histoire de l’art ou simplement curieux, rejoignez-moi pour une nouvelle plongée au cœur du monde des enlumineurs.

Bonjour et bienvenue dans ce nouvel épisode qui est un peu particulier puisqu’aujourd’hui nous recevons une invitée. Il s’agit d’Evelyne de l’atelier Le Rêve Doré, qui vient nous parler d’un sujet particulier : comment adapter Le Bonheur des Dames dans un manuscrit enluminé. Bonjour Evelyne.

Evelyne : Bonjour Isabelle.

Isabelle : Bonjour. Alors, question absolument classique : qui se cache derrière l’atelier Le Rêve Doré ? C’est-à-dire toi.

Présentation d’Evelyne et de sa passion

Evelyne : Oui, c’est une vaste question. Je m’appelle Evelyne, je suis enlumineuse depuis environ six ans. J’ai découvert l’enluminure de façon un peu fortuite et depuis, je suis devenue une véritable passionnée. L’enluminure occupe 80 à 90 % de mon temps. C’est véritablement un métier-passion pour lequel je vibre et que je m’efforce de valoriser et de perpétuer à travers les mêmes savoir-faire qu’au Moyen Âge.

Isabelle : D’une manière générale, quand on est passionné, on imagine bien l’enluminure comme quelque chose de médiéval : la peinture d’écrits sacrés, des bibles enluminées, des vierges, tout un tas de récits religieux. Parfois, on trouve effectivement des poèmes ou quelques éléments laïcs, mais toi, tu es partie sur l’adaptation d’un roman d’Émile Zola. Pourquoi ?

Le choix audacieux de Zola

Evelyne : Souvent on me pose cette question. C’est peut-être parce que j’ai toujours envie de me challenger et de sortir du lot par rapport à tout ce qui se fait de façon très classique et traditionnelle. Dans mon cursus, qui est assez vaste, j’ai fait une partie de mes études en licence de lettres modernes et nous avons étudié Zola durant cette période. Je suis véritablement tombée amoureuse de cet auteur et de sa plume que je trouve vraiment très enivrante. Il nous emmène très facilement dans son univers. Quand il a fallu penser à une thématique pour faire mon manuscrit de fin d’étude, ça a été une évidence parce que Zola a un grand avantage, qui peut aussi être à double tranchant : il est très prolixe en détails. Nous avons des images assez précises des décors, des passages. On s’immerge très bien et très facilement. C’est presque comme si on avait les odeurs et le toucher servis sur un plateau. Cela pousse vraiment à donner corps de façon physique à toutes ces descriptions que Zola fait. Comme en plus c’est un de mes romans préférés, Le Bonheur des Dames était vraiment une évidence pour moi.

Isabelle : Pas mal effectivement. Concrètement, qu’est-ce que c’est que ce manuscrit ? C’est un résumé du livre, des morceaux choisis, une adaptation ? C’est quand même assez volumineux, ce roman.

La structure du manuscrit

Evelyne : Oui, on est à environ 400 pages selon les éditions. Évidemment, j’avais un an, un an et demi pour le faire. Donc 400 pages, c’est un peu compliqué. J’ai opté pour un résumé très condensé en me focalisant sur les deux personnages principaux du roman, beaucoup plus axé sur le côté relationnel, la psychologie de l’amour, tout en faisant, dans les illustrations, la part belle à toutes ces descriptions du grand magasin et de la vie parisienne que nous propose Zola. C’est un texte que j’ai dû résumer de façon très drastique. Pour être prosaïque, on va être sur deux pages tapées machine pour les 400 pages du roman. C’est ultra rapide, mais c’est aussi un exercice particulier puisque ce manuscrit n’a pas vocation à être lu, il est plutôt là pour être vu. Le texte est un peu moins important que toute la partie illustration et enluminure pure.

Isabelle : Oui, parce que pour ceux qui ne connaissent pas le roman, Le Bonheur des Dames, c’est l’histoire d’une histoire d’amour dans un grand magasin parisien au début du siècle dernier, c’est ça ?

Evelyne : C’est aussi un roman social. Effectivement, on est sur quelque chose de très visuel pour ceux qui connaissent. Zola aime beaucoup tout ce qui a trait au combat social, donc il fait beaucoup de descriptions. Il se sert de ces deux personnages qui vont finalement tomber amoureux après bien des maux et des péripéties pour parler de la cause sociale et faire de cette ambiance ouvrière et sociale de la fin du XIXe siècle un des piliers de leur relation et de ce qui va les pousser dans les bras l’un de l’autre, mais aussi les repousser de temps en temps. C’est entre psychologie et amour. Zola a fait une sorte de synthèse des deux.

Les chiffres impressionnants du projet

Isabelle : Parlons un peu chiffres pour qu’on puisse se rendre compte du travail incroyable que ça a représenté. Tu as travaillé pendant un an et demi. Le livre fait combien de pages de miniatures ? Est-ce que tu es arrivée à chiffrer en termes d’heures de travail ?

Evelyne : Oui, parce que j’ai la fâcheuse tendance à chronométrer tout ce que je fais. Je connais à peu près tout ce que ça m’a demandé en termes de travail pour chaque partie, ou en tout cas une bonne partie des illustrations. Il faut compter qu’il y a environ 18-19 pages qui sont calligraphiées et peintes, avec au niveau des grandes miniatures, cinq peintures qu’on appelle pleine page, qui prennent toute la superficie d’une page. J’ai aussi une scène qui se déroule en marge du texte. À part ça, il y a principalement du texte et du décor de page qui est très ornemental et qui vient rehausser le texte pour lui apporter de la lumière et de la délicatesse. En termes d’heures, en prenant la totalité de l’ouvrage – le temps de recherche, le temps de création des maquettes, la peinture, du début jusqu’à la fin du projet – il faut compter environ 2500 heures pour la totalité de l’ouvrage. Ensuite, j’ai des peintures qui vont de 100 à 200 heures la pièce pour les pleines pages.

Isabelle : Oui, c’est quand même considérable.

Evelyne : C’est un sacré volume. Quand on s’attaque à un monument de la littérature française comme celui-là, c’était impressionnant.

Les défis artistiques et psychologiques

Evelyne : Alors oui, surtout parce que Zola fait beaucoup de descriptions. Très souvent, ceux qui reconnaissent mon manuscrit sont des gens très férus de Zola pour la plupart. Quand on connaît Zola, on sait qu’il est très prolixe en descriptions très précises : on a des détails sur les couleurs, sur les matières, sur les sensations. Ça peut être un piège puisque quand on lit Zola, on s’est tous déjà imaginés dans le grand magasin du Bonheur des Dames. Il y a une petite appréhension sur le fait de se dire : est-ce que je ne vais pas finalement décevoir ou être à côté de ce que les gens imaginent ? C’est un peu angoissant, surtout que dans ce genre de projet, je ne pouvais pas faire absolument tout ce que je voulais, déjà parce que le facteur temps est très précis et assez restreint. Il a fallu que je fasse des choix assez drastiques dans certaines scènes parce qu’au bout d’un moment, j’ai un temps limité. Il faut prendre certaines décisions tout en essayant de faire quelque chose qui garde l’authenticité et la pâte de l’auteur pour qu’au premier regard, on sache de quoi on parle et que les amateurs reconnaissent quasiment au premier coup d’œil. C’est toujours un peu stressant, mais au dire de ceux qui voient mon manuscrit, c’est un pari plutôt réussi. Ça me rassure.

Isabelle : Donc bravo.

Evelyne : Merci.

Le processus créatif détaillé

Isabelle : Dis-moi, quel a été ton processus créatif pour cette adaptation ? Comment as-tu fait tes recherches ? Comment as-tu choisi les pages que tu allais illustrer ? Quelles sont les étapes ? Je n’ai aucune idée de comment on procède pour s’attaquer à un tel pavé.

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Evelyne : Il y a eu plusieurs phases qui, au début, sont potentiellement un peu déconnectées les unes des autres. Au début, je savais plus ou moins le style que je voulais utiliser puisqu’on doit respecter un style historique. Je savais plus ou moins vers quoi m’orienter sans très grande précision. Il a fallu que je cherche, de façon très générale, des manuscrits qui rentrent dans ce style-là – des manuscrits historiques sur lesquels je pouvais me baser pour tout ce qui était décor, architecture. À ce moment-là, quand je fais mes recherches historiques dans l’enluminure, je ne sais pas encore exactement quelle scène je vais représenter, comment mon manuscrit sera organisé. C’est une recherche très générale. Ce sont des heures et des heures. Il faut compter environ deux mois de recherche sur internet, dans les bibliothèques. Je me renseigne sur les artistes. J’avais un peu de chance : j’ai choisi deux artistes principaux pour le style dans l’enluminure, qu’il a fallu que je recherche pour voir ce qu’ils avaient produit, si c’était facile de récupérer par rapport aux numérisations.

Isabelle : Quel style as-tu choisi ?

Le choix stylistique innovant

Evelyne : J’ai choisi de faire encore quelque chose qu’on ne fait pas trop. Pour tout ce qui était les scènes – les pleines pages, les grandes scènes – j’ai choisi de partir sur un style français inspiré des frères Limbourg. On est au XVe siècle sur tout mon manuscrit. J’ai choisi les frères Limbourg pour tout ce qui était architecture. Pour tout ce qui était décor de page – autour du texte, les marges ornementales très végétales – je suis partie sur un gothique XVe allemand en mixant le style allemand avec un style italien. On est vraiment dans une sorte de mix and match esthétique qui est assez particulier. Le style français et le style allemand ne vont pas spécialement ensemble, en tout cas d’un point de vue couleur. Ça a été un peu compliqué parce qu’esthétiquement ça va plutôt bien ensemble, mais ils n’utilisent pas vraiment les mêmes palettes de couleur. Il a fallu trouver une sorte de pont qui permette de lier les deux et trouver quelque chose qui puisse lier l’ensemble aussi bien stylistiquement que sur la palette des couleurs.

Je n’ai pas choisi ces styles par hasard. Je suis partie sur le gothique français pour les architectures parce qu’en gothique XVe siècle, on utilise beaucoup le style très classique d’architecture avec des colonnes, de grandes architectures très élancées qui font assez antique dans leur style. Il faut savoir qu’au XIXe, à l’époque où Zola écrit le roman, on est dans une période stylistique qu’on appelle le néoclassique où on revient à cette esthétique très classique, très gréco-romaine. Il y a un lien au niveau stylistique qui permet de lier le XIXe de Zola avec le XVe de l’époque médiévale et donc d’inclure le XIXe dans l’enluminure de façon beaucoup plus facile. Ça aurait été compliqué de partir sur une autre époque stylistique en enluminure. À un moment, j’avais pensé à faire du XIIIe-XIVe siècle, mais c’était beaucoup trop compliqué.

J’ai aussi, dans mon trait, une grande appétence pour tout ce qui est végétal mais avec des formes très élancées, très féminines. Le gothique allemand est totalement dans cette ambiance-là. On pourrait le rapprocher du style Art nouveau, avec des fleurs, des feuilles qui ne sont pas tant réalistes que fantasmées. C’était beaucoup plus facile pour moi de travailler là-dessus.

Les références artistiques

Isabelle : Tu as parlé des frères Limbourg et pour les Allemands, quels manuscrits ou quels artistes t’ont inspirée ?

Evelyne : En allemand, j’avais un artiste en tête dont je suis vraiment tombée amoureuse, mais il est très compliqué à trouver en numérisation sur internet. C’est l’artiste Ulrich Schreyer. Il est assez connu mais les numérisations sont très complexes à trouver, si ce n’est impossible. J’ai dû abandonner cette piste-là. Je suis partie sur un de ses confrères avec qui il a collaboré et qui est beaucoup plus connu et dont la production est beaucoup plus numérisée. C’est l’artiste Berthold Furtmeyr. Un de ses manuscrits les plus connus, c’est le Missel de Salzbourg. Ce qui m’embêtait chez Furtmeyr, c’était que la palette des couleurs était loin d’être ma préférée. Il a fallu que je trouve un compromis dans ses propres manuscrits. Je me suis aperçue qu’il avait une palette de couleur principale – celle qui revient très souvent avec des couleurs très franches. Le bleu c’est du vrai bleu, le vert c’est du vert, ça tape. Pour moi, par rapport à l’ambiance que je voulais donner et par rapport à mon propre style, je trouvais que ça ne collait pas vraiment, c’était beaucoup trop franc. Je suis allée chercher dans ses manuscrits une sorte de palette secondaire. Ce sont des teintes qui sont beaucoup plus pâles, beaucoup plus délicates à mon sens, et j’ai fait passer la secondaire en première chez moi. Ça donne une impression beaucoup plus lumineuse, beaucoup plus moderne alors que ce sont des teintes qui sont étayées puisque quand on fait ce genre de travail, on a un dossier technique à faire en même temps que le manuscrit pour justifier tout ce qu’on utilise. J’avais à chaque fois les pages correspondantes pour les couleurs. Il a fallu que je cherche bien profondément dans les différents manuscrits.

L’analyse du roman et les choix techniques

Evelyne : Ça, c’était la première phase de recherche au niveau des manuscrits. Après, il a fallu que je relise tout le roman pour me réimprégner parce que ça faisait très longtemps que je ne l’avais pas lu, pour savoir quelle scène j’allais illustrer et puis savoir si… À un moment, j’avais hésité à mettre dans mes décors végétaux autour du texte des petits éléments qui se rapportent à l’histoire. Il a fallu que dans le roman, je repère des éléments qui pouvaient se glisser dans les marges. Finalement, avec le manque de temps, je n’ai pas pu le faire, mais c’est un repérage de l’histoire en elle-même, des couleurs qui reviennent très souvent, du style… Il a fallu que j’illustre des vitrines. Donc qu’est-ce qu’il y a dans les vitrines ? Les éléments, telle scène, où sont placés les personnages ?

Il y a des scènes qui vont illustrer une scène qui est vraiment détaillée dans le roman, mais je vais inclure une sorte de symbolique à l’intérieur. Je vais prendre des libertés par rapport à la description initiale pour inclure cette symbolique par rapport à l’emplacement, au regard des personnages dans la page pour montrer qu’il y a plus que ce qu’on voit dans cette illustration et donc amener à une réflexion supplémentaire.

Après, il y a tout le côté technique : déterminer la taille du manuscrit, pourquoi cette taille-là, est-ce que cette taille-là me permet aussi bien de faire mes marges que mes illustrations ? Est-ce que ce n’est pas trop grand en fonction du temps que j’ai ? Est-ce que ce n’est pas trop petit ? Parce que Zola fait beaucoup de descriptions, donc est-ce que je vais pouvoir placer tout ce dont j’ai besoin ? Il a fallu… C’est beaucoup de temps de recherche, de compromis, d’essais. Rien que pour définir mon format général, j’ai dû faire une semaine complète. C’est long, une semaine à ne faire que tracer des traits, faire des calques manuscrits. Il fait environ 33-35 cm de haut pour 20-25 cm de large pour une page. Ça fait plus de 40 cm ouvert, mais c’est un format qui commence à être assez… on passe à peu près en moyen à grand format sur ce genre de format.

Isabelle : Bravo. C’est effectivement tout un processus, un cheminement qu’on ne soupçonne pas. On se doute bien que ça prend un peu de temps, mais pas forcément autant de temps rien que pour la définition. Je suis impressionnée du temps que ça a pu te prendre pour choisir la taille du manuscrit. On est d’accord que ce manuscrit, après, tu as fait la reliure toi-même ?

La reliure et ses imprévus

Evelyne : Oui. On avait de prévu trois jours de stage chez une artisane relieuse qui nous guidait. Elle ne touchait pas du tout à notre manuscrit, mais elle nous guidait comme on ferait un stage aujourd’hui pour faire une initiation. Elle nous guidait pas à pas pour relier le manuscrit. Comme à mon habitude, j’ai eu un imprévu au moment de la reliure qui ne s’est pas exactement passé comme prévu, mais finalement ça s’est très bien fait. Ça permet vraiment de clôturer cette création-là et d’avoir cette impression d’avoir tout fait puisqu’on part de zéro, on n’a rien dans les mains et on finit avec un livre qui est complètement monté et utilisable sur le long terme.

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Isabelle : J’entends que tu as eu des difficultés avec la reliure. Est-ce qu’il y a eu des galères particulières ou au contraire de très belles surprises en faisant ce manuscrit ?

Evelyne : Il y a eu une galère. J’ai interverti ma reliure de dessus avec celle du dessous. Entre guillemets, c’est comme si je l’avais montée à l’envers. On s’en est rendu compte in extremis parce que j’étais persuadée que tout était bon. L’artisane qui nous a suivies a dit : « Je vais ouvrir les manuscrits pour voir, être sûre que tout va bien au niveau du collage pour le dos du livre. » Quand elle ouvre mon manuscrit, j’étais derrière elle et là, sous le coup du choc, je n’ai pas pu m’empêcher de dire à voix haute : « Mais pourquoi il est à l’envers ? » Il y a eu un petit blanc dans l’atelier parce qu’on était plusieurs étudiants. Tout le monde commence à me regarder avec les yeux en panique. L’artisane, la relieuse, était devant moi et elle se retourne et me dit : « Ah, c’est à l’envers. » Je lui dis : « Normalement, vous devriez pouvoir le lire. » Ce n’était absolument pas le cas.

C’est là que je me suis rendu compte que j’avais interverti les deux reliures. Dans ma reliure, je voulais faire quelque chose de plus typé XIXe que médiéval. Normalement, en reliure médiévale très souvent, on a sur chaque plat des cabochons métalliques qui viennent créer une petite épaisseur. Quand on pose le livre sur table, le cuir ne touche pas la table directement. Je voulais en mettre derrière pour protéger quand je pose le livre et quand on l’ouvre, ça protégeait la quatrième de couverture. Devant, sur le plat du dessus de la couverture, je voulais laisser sans cabochon pour donner une touche plus XIXe. Les cabochons se sont retrouvés sur le plat du dessus. Ce n’était pas changeable déjà parce que c’était déjà monté, et surtout on fait des trous parce que la reliure est faite avec des ais de bois recouverts de cuir. Le bois est déjà percé à la perceuse pour mettre les cabochons en bois. On perce avec le cuir déjà posé pour percer les deux épaisseurs. Il y avait déjà les trous, donc je ne pouvais pas faire autrement. Il a fallu que je trouve… J’ai été obligée de remettre des clous derrière qui n’y étaient pas du coup, et après j’ai trouvé une autre décoration que celle prévue. On s’est rendu compte de ça à 2h-2h30 de finir le stage. C’était un peu le coup de chaud puisqu’en deux heures, il faut déjà reprendre ses esprits, se rendre compte de ce que ça implique, trouver une solution. On n’avait pas le temps de refaire. Finalement, on a quand même réussi à faire quelque chose.

Isabelle : Tout est bien qui finit bien. Quel projet ! Et du coup, un tel manuscrit, un tel projet, ça t’a forcément appris des choses sur toi-même en tant que personne, mais aussi en tant qu’artiste, j’imagine.

Les apprentissages personnels et artistiques

Evelyne : Oui, en tant qu’artiste, ça m’a appris beaucoup de choses parce que je suis partie sur une direction artistique – hormis le style de l’enluminure XVe siècle choisie – un peu différente qui donne à mon manuscrit un côté assez moderne. C’est le fait d’utiliser mon propre style graphique pour construire mon ornementation. J’ai fait mes pages, mes dessins en deux temps. J’ai fait dans un premier temps un croquis de base pour donner le mouvement dans un style qui m’est personnel, qui est très influencé par l’Art nouveau. C’est aussi pour ça que j’ai choisi gothique allemand puisqu’on retrouve ce style un peu Art nouveau. Une fois ce mouvement fait, je suis venue habiller ce mouvement un peu contemporain par toute une myriade d’éléments médiévaux pour cacher ce trait moderne tout en gardant l’essence du mouvement. Quand on voit la page, on se dit « Oh, ça fait moderne », mais on n’arrive pas spécialement à déchiffrer exactement l’élément qui donne ce côté moderne puisque c’était fait pour faire une alliance entre les deux et que ça ne soit pas criant de modernité très contemporaine.

Au début, ça a été un peu compliqué de mêler les deux parce qu’il a fallu trouver un mix parfait entre mon trait et le style historique. Je me suis aperçue que plus j’allais vers la fin, plus c’était beaucoup plus rapide parce que la main, la tête avaient déjà à peu près six-huit mois de bagage et de temps à regarder des manuscrits, à s’imprégner. Ma technique s’est affinée du début par rapport à la fin. Ça a été une belle révélation. Maintenant, quand je dessine, c’est beaucoup plus fluide pour moi d’allier les deux.

C’est le genre de projet qui nous oblige à être hyper patient. Au début, c’est assez compliqué, en tout cas quand c’est le tout premier, parce que c’est un projet qui a une envergure un peu pyramidale. On commence par la base de la pyramide où il faut décider d’énormément de paramètres qui vont impacter tout le reste de la réalisation. Même nous, quand on commence, on ne se doute pas qu’on va avoir autant de choses à régler. C’est toute une batterie de tests pour les mesures, pour le nombre de lignes qu’on va faire dans la page. Est-ce qu’on fait une marge à gauche et à droite ? Si on fait à droite, est-ce qu’on fait quelque chose ? Est-ce qu’on le fait à toutes les pages ? Est-ce que nos manuscrits historiques nous permettent de faire des marges à toutes les pages ? Est-ce qu’on décide de faire des lettrines à chaque début de paragraphe ? Est-ce qu’on utilise la même taille d’écriture au niveau de la calligraphie à chaque fois ? C’est beaucoup de paramètres à définir au début et après, plus on avance et moins il y a de choses à décider puisque tout a été fait en bas de la pyramide. C’est beaucoup plus simple. Ça nous oblige, ça nous apprend au début de ce genre de projet à penser artistique certes, mais sans avoir les mains dans le côté artistique. On ne dessine pas forcément. Ça nous apprend à prendre sur nous et envisager le fait que l’enluminure, quand on commence un projet, ce n’est pas forcément « je dessine tout de suite, le projet il est fait et puis je peins demain alors que j’ai commencé à réfléchir aujourd’hui ». On apprend une autre facette du métier et puis aussi à se dire que s’il y a un problème, on ne va pas tout jeter et on va trouver une solution.

La gestion des erreurs et la philosophie de récupération

Evelyne : C’est le genre de projet où on va travailler sur un parchemin qui comprend quatre pages sur sa surface puisque c’est un parchemin qui est plié en deux. Au maximum, il y a quatre pages dessus. Si on a fini trois pages et qu’on est sur la quatrième et qu’on fait une erreur, on ne peut pas se dire « je vais recommencer » parce que ça implique de recommencer trois pages. C’est techniquement compliqué sauf si on a dix ans pour le faire. Il y a toujours, et très souvent on s’en rend compte, un moyen de récupérer une erreur. Ça m’est arrivé sur le mien : des choses qui n’étaient pas prévues, une tache, un problème… on rajoute une ornementation qui n’était pas prévue pour cacher cette tache-là. D’ailleurs, au Moyen Âge, ils le faisaient, mais avec moins de problèmes. Il y a une tache ? Ce n’est pas grave, on va rajouter une fleur qui n’a rien à faire là. C’est complètement déconnecté du reste de la page, mais c’est beaucoup plus joli d’avoir une feuille perdue dans la marge plutôt qu’une tache. Alors que nous, à notre époque, on va plutôt chercher à faire une composition pour donner l’impression que c’est fait exprès et que ça a toujours été prévu comme ça alors que pas du tout. C’est beaucoup de… on apprend à relativiser et c’est la magie.

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Isabelle : Exactement. Ça apprend beaucoup et on devient plus serein avec ce genre de projet puisque ça nous fait déstresser, sauf quand il y a vraiment un gros problème et là on n’a pas le choix, mais c’est quand même très peu souvent le cas.

Le projet de reprise : vers encore plus d’ambition

Isabelle : Et là actuellement, tu es en train de reprendre l’une des pages de ton manuscrit pour en faire un feuillet tout seul.

Evelyne : Oui, quand on aime, on ne compte pas. C’est ça l’idée. Il y a peut-être un petit côté de folie, un petit côté où on trouve qu’on a un peu trop de temps libre, je ne sais pas. Il y a des pages comme ça qu’on aime vraiment passionnément et je ne pourrais pas découper ma page du manuscrit parce que pour la présenter du coup, ça amputerait le manuscrit. Malheureusement, ça s’est fait dans l’histoire de l’enluminure de découper des pages historiques ou des miniatures pour les encadrer. J’ai préféré refaire cette page-là. Ce n’est pas la seule que j’ai en prévision de refaire parce que le manuscrit, quand je le conserve, il est fermé. Donc je n’en profite pas vraiment. J’ai un petit côté en moi qui me dit : « Tu n’as pas passé toutes ces heures pour faire une œuvre que tu adores – pour cette page-là précisément – et ne pas en profiter vraiment, c’est très dommage. » Je me suis dit : autant la faire en tableau juste pour moi. C’est un projet que je fais quand j’ai du temps, quand je m’ennuie. Ça avance sans trop avancer. C’est aussi une façon pour moi de décompresser. C’est quelque chose où je sais exactement toutes les étapes. Je n’ai plus rien à penser, j’ai juste à la refaire. Ça me permet, quand j’ai envie de lâcher un peu l’est… journée frustrante, je n’ai pas pu dessiner, je n’ai pas pu peindre… juste quelques minutes pour moi. Hop, on part sur un projet qui est déjà dans le principe.

Isabelle : J’imagine que cette page-là, on pourra la suivre sur ton compte Instagram ou lors de tes lives.

Evelyne : Oui, j’espère bien. Là, je suis dans une phase pas hyper passionnante, mais je pense que je la montrerai quand même où je dessine tous les personnages que j’ai décidé d’augmenter d’ailleurs par rapport à la version originale. Ce qui est intéressant, c’est que la version originale de cette page-là, il y a environ 330 personnages et j’ai fait ce nombre-là, j’ai réduit parce que je n’avais pas le temps d’en faire plus. Toujours ce facteur temps qui est assez primordial alors que c’est la scène dans le grand magasin. C’est la scène intérieure de la grande mise en vente. Si on suit la description de Zola dans cette scène-là, on n’est pas censé voir le sol. Il y a du monde partout et c’est un très grand magasin. Ça remplit quand même pas mal la page. Là, j’ai compté sur les personnages déjà dessinés sur la nouvelle version sans avoir fini le premier étage. Je crois que j’arrive doucement sur les 300. Je pense qu’il y en aura le triple. On devrait être autour des 900 petits personnages. Là, je les dessine tous et puis après ce sera la peinture. Je montrerai un peu je pense parce que c’est quand même assez intéressant de voir l’évolution, mais je pense que la peinture sera un peu plus amusante.

Où retrouver Evelyne et son travail

Isabelle : Justement, pour tous ceux qui veulent découvrir ton travail parce que tu ne fais pas que Le Bonheur des Dames pour te relaxer, où est-ce qu’on peut te retrouver ?

Evelyne : Je suis très présente sur Instagram, donc @atelier.revedore où je partage énormément les réalisations finies, celles qui sont en cours, toute la production que je peux faire, les essais. C’est là aussi que je tiens informé pour tout ce qui est événements auxquels j’expose, que ce soit salon des métiers d’art ou fête médiévale. Cette année, c’était principalement la moitié nord. L’année prochaine, il devrait y avoir des petites incursions dans la moitié sud, j’espère. Je suis assez présente et puis ça permet, ce qui est bien aussi avec Instagram, de faire des lives pour justement montrer en temps réel les gestes, la précision des gestes, la lenteur des gestes aussi parce que c’est quand même assez fondamental dans notre métier. Ça permet aussi aux gens de poser toutes les questions qu’ils veulent, que ce soit en rapport avec ce que je suis en train de montrer ou des questions beaucoup plus générales. Après, je fais des démonstrations. Hier, j’ai fait un live sur la création de bijoux et on m’a demandé des choses sur le parchemin. J’en ai profité pour faire des démonstrations à côté. Ça permet de créer un lien et puis de répondre à des questions que je n’ai pas forcément le temps ou l’occasion d’aborder sur mes salons, mes événements le reste du temps.

Isabelle : Et puis on y retrouve les fameux reels humour chaque semaine.

Evelyne : Oui, c’est vrai. Les fameux qui font apparemment ma renommée sur les événements aussi. C’est assez rigolo. J’ai pris le parti avec ces reels-là de dénoncer un peu la vie d’artisan de façon assez générale, que ce soit les rapports avec les clients, avec les visiteurs sur les salons, les collaborateurs… même nous, notre rapport au temps, notre rapport à notre atelier, c’est assez large. C’est la vie d’artisan de façon très large mais toujours avec une petite pointe d’humour parce que sinon on déprimerait beaucoup trop vite.

Isabelle : Ce n’est pas faux et c’est vraiment très drôle. En tout cas, j’invite tout le monde à aller voir au moins ces reels-là et après on se laisse embarquer dans ton univers justement, comme tu disais, avec tes posts, tes lives. Je trouve que c’est une très jolie façon aussi d’ouvrir la porte de ton atelier à tout le monde, aux curieux, aux personnes qui s’y connaissent et aux personnes qui ne s’y connaissent pas et qui découvrent un univers total.

Evelyne : Très souvent, on me dit que quand on vient sur mon Instagram qu’on ne connaît pas forcément l’enluminure ou de façon générale sur le Moyen Âge, ce sont des gens qui s’y intéressent de façon plus ou moins précise. C’est vrai qu’Instagram offre justement ce côté très facile d’accès, porte ouverte sur l’atelier, sur une philosophie, sur des choses qu’on ne voit pas forcément dans les livres d’histoire ou dans les musées et qui font partie du patrimoine. C’est vraiment une base historique qu’on utilise tous les jours puisque nous, on va chercher notre inspiration principalement dans les manuscrits historiques. Ça montre de façon différente et puis les gens du coup découvrent le Moyen Âge de façon large à travers cet art-là qu’est l’enluminure. Parfois ça permet aussi de débunker des idées reçues ou de montrer une façon de travailler au Moyen Âge qui est très différente de ce qu’on essaie de nous convaincre avec l’industrialisation, la mondialisation. Plus c’est rapide, plus on est productif et mieux c’est. L’enluminure montre absolument le contraire. Ça permet aussi de montrer autre chose et que le beau prend du temps.

Conclusion de l’entretien

Isabelle : Absolument. Écoute, je te remercie Evelyne pour ce moment passé avec nous qui était passionnant. En tout cas, j’ai appris beaucoup de choses et je ne regarderai plus ton manuscrit de la même façon et je pense même que Le Bonheur des Dames aura une autre saveur maintenant quand je le relirai. Merci beaucoup en tout cas et puis à très bientôt.

Evelyne : Merci à toi. À bientôt Isabelle.

Isabelle : Et voilà, notre exploration du monde des enluminures s’achève. Mais il reste encore tellement à découvrir. Si vous avez envie de continuer à plonger dans cet univers fascinant, si vous vous posez encore mille et une questions, alors je vous invite à vous abonner à la Lettre d’or, la newsletter mensuelle dédiée au monde des enluminures. Chaque mois, vous y trouverez des sélections, des liens, des vidéos et même l’avancée de mes propres travaux dans l’enluminure. Pour vous abonner, rien de plus simple, le lien est en description. Alors, prêt à illuminer votre boîte email ? À très vite.

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