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© Monde des Enluminures

Le Nom de la Rose au 9e Art

  • Temps de lecture :11 mins read

Si vous êtes habitués du blog, vous avez certainement lu mes précédents articles sur le Nom de la Rose d’Umberto Eco, que ce soit sur le travail même de l’auteur et son rapport avec l’enluminure, ou sur son adaptation sur le petit et grand écran.  C’est lors de mes recherches pour ces articles que je découvre que le roman refait l’actualité avec la parution toute proche du Nom de la Rose sous un format inattendu et inédit : la bande dessinée.  Ce sont les éditions Glénat qui sortent le 20 septembre 2023 le 1er tome du Nom de la Rose par Milo Manara, sommité de la bande dessinée italienne.

J’ai eu la chance de pouvoir lire le 1er tome en avant-première et ma première réaction a été : quand sort le deuxième ?!

Finalement pas tant que ça… L’histoire est même assez pragmatique.

Umberto Eco, décédé en 2016, aurait fêté ses 90 ans le 5 janvier 2022. Le magazine italien de BD Linus, souhaite lui consacrer un numéro spécial. En effet, Umberto Eco était un collectionneur et amateur de bande dessinées, comme l’atteste un essai en 1969. L’auteur et le directeur éditorial du magazine caresse l’idée d’adapter le plus célèbre des romans d’Eco en planches.

Linus magazine Numéro Spécial Umberto Eco

C’est Elisabetta Sgarbi, la directrice de la maison d’édition d’Eco, qui a la « vision » de Manara aux commandes du projet, Manara qu’Eco admirait sincèrement. Manara accepte. La famille d’Eco ayant donné son accord, il se lance dans le projet et il est décidé que Linus prépublie les planches tous les mois dans son magazine, avant de les rassembler dans un album édité chez Oblomov, en mai 2023.

La version française du tome 1 est sortie le 20 septembre 2023 aux Editions Glénat, suivie du tome 2 le 21 janvier 2026.

Qui est Milo Manara, ce monument de la BD italienne ?

Je ne suis pas une grande amatrice de bande dessinées aussi Manara a été une impressionnante découverte.

Milo Manara, surnommé « le maître italien du 9e art », s’est fait connaître principalement par sa célébration des femmes et de leurs courbes. Chef de file mondial de la bande dessinée érotique, sa biographie n’est constituée que de best-sellers comme Le Déclic (1983), Le Parfum de l’Invisible (1986) , Borgia (2004) … Comme souvent, 9e et 7e art se côtoient et Milo Manara collabore avec Federico Fellini pour le Voyage à Tulum (1990) et le Voyage de G.Mastorna (1996) puis avec Pedro Almodovar pour le Feu aux entrailles.

Mais réduire Manara à l’érotisme serait réducteur. Comme il le déclare lui-même : « Je pense que l’érotisme, c’est l’élaboration culturelle du sexe. Alors que la pornographie, par exemple, c’est l’exposition du sexe. Sans intelligence, il n’y a pas d’érotisme, sans culture, il n’y a pas d’érotisme. Sans amour, je crois qu’il n’y a pas l’érotisme. » Et d’ajouter : « Peut-être qu’il y a plus d’érotisme dans le regard que dans la nudité. »

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À 80 ans, Manara continue de produire des œuvres d’une haute qualité, fruit de longues recherches graphiques. Après Le Caravage (2015-2018), le Nom de la Rose s’impose comme l’un de ses plus grands accomplissements. « J’ai eu de la chance, vraiment, » confie-t-il. « J’ai rencontré, et même parfois collaboré avec les artistes que j’admirais dans la vie, Jean ‘Moebius’ Giraud, Hugo Pratt, Fellini. Quand j’étais jeune, je n’aurais jamais osé imaginer ma carrière comme ça. »

Comment Manara a revisité le Nom de la Rose

La grande particularité du Nom de la Rose en BD est que le texte n’est pas réécrit. Il s’agit bien des dialogues d’Umberto Eco et le scénario est respectueux de la structure du roman, mis à part une réappropriation du début, sorte de prologue contextuel, hommage aussi émouvant qu’intriguant à l’écrivain et à la genèse de son chef d’œuvre.

Fin août 2023, Manara se confiait à Ouest France « Je me suis retrouvé face à une cathédrale. L’enjeu était d’identifier les murs porteurs et d’enlever des pierres sans la faire s’écrouler, retirer ce qui n’était pas indispensable à la stabilité. »

J’aime beaucoup cette image, car lorsqu’un monument s’attaque à un autre monument, la cathédrale est certainement l’édifice qui traduit le mieux le travail effectué. Car une cathédrale est plus qu’un bâtiment, c’est aussi une œuvre d’art, une dentelle de pierre toute en nuances et en détails qu’il faut manœuvrer avec précaution. La restauration de Notre Dame l’a rappelé récemment au grand public. Et c’est ce qu’a fait magistralement Manara avec Le Nom de la Rose ; il a descellé les pierres mais a gardé les rosaces et dentelles, comme les formidables ruines gothiques que l’on peut admirer en Bretagne ou en Écosse.

Couverture Tome 1 Le Nom de la Rose - Milo Manara - Umberto Eco
© Milo Manara - Glénat

Le tome 2, plus sombre que le précédent, maintient cette rigueur architecturale tout en intensifiant l’atmosphère. L’arrivée de l’inquisiteur Bernardo Gui, les procès, la torture, le bûcher et l’incendie final de la bibliothèque sont rendus avec une force visuelle saisissante, sans jamais verser dans le sensationnalisme gratuit.

Tome 2 Le nom de la rose
© Milo Manara - Glénat

Milo Manara a bien conscience du défi de son travail car « faire une nouvelle transposition est sans aucun doute un grand défi ». Il décide donc de prendre le parti d’ « élargir le sujet en créant un livre sur un livre qui parle de livres, en poursuivant ce croisement de citations dans un jeu de matriochkas intéressant ».

C’est donc de là qu’il décide de donner la parole à Eco lui-même.

Si le roman est la matériel premier de la bande dessinée, les autres transpositions visuelles ont certainement influencées le travail de Manara. Les couleurs, les espaces grands et lumineux  me rappellent l’atmosphère de la série télévisée tandis que le « casting de gueules » des personnages rappelle celui de Jean-Jacques Annaud. Pour l’anecdote, Manara donne à Guillaume de Baskerville les traits de Marlon Brando, ce dernier succédant ainsi à Sean Connery qui interprétait ce rôle dans le film d’Annaud.

Pour en savoir plus, retrouvez l’interview de Milo Manara  pour RFI et sa conférence de présentation à l’Abbaye Royale de l’Epau. 

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Les enluminures dans l’œuvre de Manara

Si les enluminures étaient omniprésentes dans le Nom de la Rose, le fait de pouvoir les voir en planches était pour moi ma plus grande attente sur l’ouvrage. Et puis, je l’avoue, voir le maître de la BD érotique dessiner des moines en bures dans l’atmosphère obscurantiste du roman me paraissait quelque peu frustrant pour l’artiste. Mais Manara est un artiste et il a su détourner, que dis-je sublimer, cette pesante ambiance médiévale.

Pascal Aggabi traduit son propos dans l’interview que Manara a donné au magazine Linus.

« Le fait qu’il s’agisse d’une histoire presque entièrement réalisée dans un monastère, avec des personnages tous habillés de la même manière, est sans doute un défi pour un dessinateur, qui a pour priorité de toujours garder l’aspect visuel du récit intéressant. Le thème de la censure, ou comment les pages de la Poétique aristotélicienne consacrées au rire déclenchent la folie meurtrière du fanatisme religieux, je le traduirais d’un point de vue visuel, en dédiant plus d’espace aux marginalia, les miniatures qui offraient une vision à l’envers de la réalité conventionnelle, considérée dans le livre d’Eco comme le déclencheur de l’enquête.« 

Au cœur du récit se trouve précisément la question du rire et du livre interdit. « La bibliothèque, c’est le centre autour duquel bouge toute l’histoire, » explique Manara. « On parle d’un livre prohibé, La Comédie d’Aristote qui contient l’importance du rire. C’était interdit de rigoler dans l’abbaye parce que l’homme qui rit n’a pas peur de l’Église et il n’a pas peur du pouvoir. C’est contraire à la théorie et au pouvoir de l’Église qui se base sur la peur, la peur de la mort, la peur de l’enfer. »

Et il l’a fait. Le livre offre une page complète de marginalia des plus grotesques, des plus incroyables, extrêmement respectueuses du style gothique tant dans le dessin que le choix des couleurs. 

Ces enluminures fictives, présentes dans les deux tomes, créent un dialogue visuel entre le sacré et le profane, entre la règle monastique et les pulsions refoulées.

Le nom de la Rose - Milo Manara -Marginalia et Grotesques enluminées
© Milo Manara - Glénat
Le nom de la Rose - Milo Manara -Tympa Abbatiale
© Milo Manara - Glénat

Il y a beaucoup de dynamisme dans ces planches. Les peintures et sculptures fantastiques s’animent et se mêlent à la réalité de la narration, comme l’enluminure de la Vierge de l’apocalypse ou le tympan du Jugement dernier de l’abbatiale.

Le scriptorium est fascinant, assez proche dans l’atmosphère lumineuse et précise de celui de la série télévisée.

Le nom de la Rose - Milo Manara - Vierge de l'apocalypse enluminée
© Milo Manara - Glénat

Le tome 2 accentue les contrastes graphiques amorcés dans le premier volume. Aux passages oniriques s’ajoutent les visions d’apocalypse et d’enfer qui hantent l’esprit fiévreux d’Adso. L’incendie de la bibliothèque, climax visuel du récit, est traité avec une maestria qui fait de ces planches des moments d’anthologie de la bande dessinée.

Simona Manara, fille de Milo et réalisatrice des couleurs, accompagne parfaitement l’évolution narrative. Si le tome 1 jouait sur les contrastes entre les tons froids de l’abbaye enneigée et les couleurs vives des enluminures, le tome 2 assombrit progressivement la palette. Les scènes de procès et de torture sont traitées dans des camaïeux de bruns et de gris, tandis que l’incendie final explose dans des rouges et des orangés dévastateurs.

La question de la femme, effleurée dans le tome 1 avec l’apparition de la jeune paysanne célébrée par les mots du Cantique des Cantiques, trouve sa résolution tragique dans le tome 2. Manara lui-même éclaire cette vision paradoxale de la femme au Moyen Âge : « Il y a une conception de la fille de la part de l’Église. C’est la cause de tous les maux du monde, alors que Dante a toujours parlé d’une femme qui transforme l’homme en dimension spirituelle. Donc la femme vue par la poésie de 1300, c’est la femme angélisée, qui améliore l’humanité en général. » C’est précisément cette tension que le dessinateur restitue : la jeune paysanne est à la fois la tentatrice diabolique aux yeux de l’Église et l’ange salvateur dans le regard amoureux d’Adso.

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Les femmes au Moyen Age Milo Manara
© Milo Manara - Glénat

Un succès annoncé ?

Je le crois. Le roman du Nom de la Rose est formidable mais impressionne. Bon nombre d’entre vous m’avez parlé de la difficulté à naviguer dans l’atmosphère pesante et érudite du roman, moi la première. Accéder au récit par ce format est plus abordable, tout en étant extrêmement fidèle au matériel original. J’ai été frustrée de ne pouvoir terminer l’histoire avec un cliffhanger tout Manara-esque.  (et pourtant je la connais cette histoire !)

Le 1er tome du Nom de la Rose a été tiré à 100 000 exemplaires et a connu une belle couverture presse (Le Point, le Figaro, RFI…) et s’est même retrouvé dans les 30 BD-stars de l’automne de Livres Hebdo.

Avec la parution du tome 2 en janvier 2025, le diptyque de Manara s’impose comme bien plus qu’une simple adaptation. C’est une œuvre à part entière, un dialogue entre deux maîtres – l’écrivain et le dessinateur – qui transcende les supports. Comme le note Jean-Jacques Annaud dans sa postface au tome 2, cette adaptation contribue à faire du Nom de la Rose « plus qu’un livre : un mythe, une marque ».

La réception critique confirme cette réussite. Les critiques soulignent unanimement la fidélité au roman, la beauté du dessin, la justesse de l’ambiance et la qualité des couleurs. Certains vont jusqu’à affirmer qu’il s’agit de l’une des plus grandes réussites de la pourtant déjà longue et prolifique carrière de Manara.

Interrogé sur l’actualité du roman, Manara souligne :

 « Je crois que la partie plus actuelle de l’histoire, ce sont les débats sur la richesse et la pauvreté. On vit aujourd’hui, dans un moment où l’écart entre la pauvreté et la richesse est devenu dramatique. Il n’y a même pas de justification économique, la richesse est tellement concentrée dans peu de mains, qu’il n’y a pas de précédents dans l’histoire, sinon dans le Moyen Âge. »
Rencontre MiloManara Lancement Nom de la Rose
Rencontre MiloManara Lancement Nom de la Rose

Pour tout savoir sur la série :

Tome 1 : 72 pages – Sorti le 20 septembre 2023 aux éditions Glénat BD 17,50 € en format papier, 12,99€ en format numérique

Tome 2 : Sorti le 21 janvier 2025 aux éditions Glénat BD 17,50 € en format papier, 12,99€ en format numérique

Le Nom de la Rose en bande dessinée est un vrai coup de cœur. Glénat réalise là une très belle édition qui rend justice au chef-d’œuvre d’Umberto Eco. Le diptyque achevé, il ne reste plus qu’à le (re)découvrir et à s’émerveiller du talent de Manara qui, à 80 ans, déjà infatigable, dessine actuellement un épisode de Sin City écrit par Frank Miller…
Présentation Tome 1 Le Nom de la Rose Milo Manara
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Cet article a 2 commentaires

  1. Encore une belle découverte ! Je n’ai pas lu le livre, mais peut-être que la BD sera plus abordable, en effet !

    1. Isabelle NG

      Oh oui, c’est un medium formidable pour aborder l’œuvre !