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La Bible de Moutier-Grandval : Chef-d’Œuvre de l’Enluminure Carolingienne

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Vieille de 1200 ans, pesant 22 kilogrammes et nécessitant la peau de plus de 220 moutons pour sa fabrication, la Bible de Moutier-Grandval fait son grand retour en Suisse. Ce trésor médiéval exceptionnel, considéré comme l’une des plus anciennes bibles illustrées conservées intégralement au monde, est à nouveau exposé au Musée jurassien d’art et d’histoire de Delémont jusqu’au 8 juin 2025, après 44 ans d’absence.

Habituellement conservée dans les coffres de la British Library à Londres, cette bible monumentale est un témoignage précieux de l’âge d’or de la culture carolingienne. Ses enluminures spectaculaires et son écriture en minuscule caroline — première police standardisée d’Europe — incarnent parfaitement la renaissance culturelle voulue par Charlemagne.

Entre sa création vers 835 dans le prestigieux scriptorium de l’abbaye Saint-Martin de Tours, son long séjour à l’abbaye de Moutier-Grandval qui lui a donné son nom, sa disparition mystérieuse, sa redécouverte fortuite dans un grenier de Delémont et son achat par le British Museum, le parcours de ce manuscrit est aussi fascinant que ses illustrations. Venez découvrir pourquoi cette bible constitue non seulement un chef-d’œuvre artistique, mais aussi un pilier de l’identité culturelle jurassienne et un monument inestimable du patrimoine européen.

Une naissance à l'abbaye de Tours, haut lieu de la culture carolingienne

C’est dans le célèbre scriptorium de l’abbaye Saint-Martin de Tours, l’un des centres culturels les plus prestigieux de l’Empire carolingien, que la Bible de Moutier-Grandval voit le jour vers 835. À cette époque, Tours est un véritable foyer de création où se réunissent les meilleurs artistes et intellectuels.

Ce scriptorium n’est pas un atelier comme les autres. Sous l’impulsion d’Alcuin, érudit anglo-saxon appelé par Charlemagne pour mener sa renaissance culturelle, l’abbaye de Tours devient une véritable usine à livres. On y produit des bibles en série, mais avec un souci de perfection qui confine à l’obsession.

Sur la centaine de bibles réalisées à Tours durant cette période, seules dix-huit nous sont parvenues, et parmi elles, trois seulement sont illustrées. La Bible de Moutier-Grandval est considérée comme la plus remarquable de ce trio d’exception, aux côtés de la « Première Bible de Charles le Chauve » conservée à la Bibliothèque nationale de France et d’une troisième conservée à Bamberg.

Une œuvre qui incarne la renaissance carolingienne

Cette bible n’est pas qu’un simple livre religieux — c’est un manifeste culturel. Elle incarne parfaitement la volonté de Charlemagne d’unifier son empire par la culture et la religion. L’empereur avait compris que pour gouverner efficacement ses vastes territoires, il lui fallait des textes sacrés standardisés, accessibles et beaux.

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Pour réaliser ce projet ambitieux, les textes d’une quarantaine de bibles antérieures, provenant de sources diverses, ont été compilés et mis en page avec une nouvelle écriture : la minuscule caroline. Cette écriture, régulière, ronde et relativement facile à lire, allait révolutionner l’histoire du livre et poser les bases de nos caractères modernes.

Un chef-d'œuvre technique et artistique

Des chiffres qui donnent le vertige

La Bible de Moutier-Grandval impressionne d’abord par ses dimensions :

  • Format imposant : 50 × 37,5 centimètres
  • Poids considérable : 22 kilogrammes
  • 449 folios, soit 898 pages
  • Texte disposé en deux colonnes de 50 lignes

Sa fabrication a mobilisé des ressources considérables :

  • Une vingtaine de scribes ont participé à sa réalisation
  • Les peaux d’environ 220 moutons ont été nécessaires pour créer le parchemin
  • Des pigments précieux et de l’or ont été utilisés pour les enluminures

Ces chiffres vertigineux donnent une idée de l’investissement colossal que représentait un tel manuscrit à l’époque. À lui seul, le coût du parchemin aurait suffi à construire une petite église !

Des enluminures qui racontent des histoires

La Bible de Moutier-Grandval contient quatre miniatures en pleine page qui sont de véritables chefs-d’œuvre de l’art carolingien. Chacune d’elles raconte une histoire et révèle l’extraordinaire talent de ses créateurs.

La première miniature, placée avant la Genèse, représente en quatre bandeaux superposés l’histoire d’Adam et Ève : leur création, la présentation de l’arbre de vie, la tentation par le serpent et l’expulsion du paradis. Entre chaque scène, un poème en lettres d’or explique l’action, comme les sous-titres d’un film.

Bible Moutier

La deuxième miniature, avant l’Exode, montre Moïse recevant les Tables de la Loi des mains de Dieu, puis les présentant au peuple d’Israël. Cette dernière scène se déroule dans un intérieur directement inspiré des maisons romaines, témoignant de l’influence de l’Antiquité sur l’art carolingien.

Bible Moutier
Miniature de l'Exode, f.25v.

La troisième miniature, au début des Évangiles, représente le Christ en majesté entouré des quatre symboles des évangélistes. Dans les coins, quatre hommes tenant des rouleaux symbolisent les prophètes de l’Ancien Testament, établissant un lien visuel entre les prophéties anciennes et leur accomplissement dans le Nouveau Testament.

Bible Moutier
Miniature des évangiles, f.352v.

La quatrième miniature, liée à l’Apocalypse, montre à nouveau les symboles des évangélistes entourant l’agneau et le lion de Juda qui ouvrent le livre des sept sceaux.

Bible Moutier
Miniature après l'Apocalypse, f.449r

Mais la Bible ne se limite pas à ces quatre scènes spectaculaires. Elle contient également quatre lettrines historiées richement décorées d’or et d’argent, un incipit en pleine page, des canons de concordances au décor architectural et ornemental, ainsi que des lettrines ornées au début de chaque livre.

Une fusion d'influences artistiques

Ce qui rend ces enluminures si exceptionnelles, c’est leur capacité à synthétiser diverses influences artistiques. On y retrouve :

  • L’héritage de l’art antique romain dans les architectures et les drapés
  • Des éléments décoratifs insulaires (irlandais et anglo-saxons) avec leurs entrelacs complexes
  • Un sens nouveau de la narration et de la mise en page
  • Une présence d’animaux fantastiques et d’entrelacs qui renvoient au monde anglo-saxon

Cette fusion d’influences crée un style unique, d’une élégance et d’une sophistication jamais vues auparavant. Les couleurs restent étonnamment vives après douze siècles, témoignant de la qualité exceptionnelle des pigments utilisés et du soin apporté à la conservation du manuscrit.

Un destin mouvementé à travers les siècles

De Tours à l'abbaye de Moutier-Grandval

Après sa création à Tours, la Bible est envoyée à l’abbaye de Moutier-Grandval, située dans l’actuel canton de Berne en Suisse. Cette abbaye, fondée en 640 par le moine Germain de Trêves, est considérée comme le berceau de l’histoire jurassienne.

Une forte connexion spirituelle s’établit rapidement entre le manuscrit et son nouveau lieu de résidence. Une inscription apposée sur la dernière page du livre stipule même : « Saints Germain et Randoald sont les propriétaires de ce livre, et ledit livre ne devra jamais être aliéné ni transporté en un autre lieu », liant ainsi le destin du manuscrit à celui des reliques des deux saints patrons de l’abbaye.

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Tribulations à travers les époques

Le parcours de la Bible à travers les siècles est digne d’un roman d’aventures. En 1534, lors de l’adoption de la Réforme protestante à Moutier, le chapitre des chanoines se déplace d’abord à Soleure, puis à Delémont, emportant avec lui le précieux manuscrit et les trésors de saint Germain.

En 1792, l’arrivée des troupes révolutionnaires françaises bouleverse à nouveau son destin. Alors que d’autres trésors sont évacués vers Soleure, la Bible reste mystérieusement à Delémont. Est-ce parce qu’elle était considérée comme sans grande valeur à l’époque ? Ou parce qu’elle devait rester avec les reliques des saints, conformément à l’inscription qu’elle porte ? Le mystère reste entier.

Une redécouverte miraculeuse

C’est en 1821 que se produit l’un des épisodes les plus pittoresques de son histoire. Des enfants jouant dans le grenier de la maison familiale des Verdat, rue de la Constituante 3 à Delémont, redécouvrent le manuscrit oublié. Les filles Verdat le vendent alors pour la modique somme de 25 batz (environ 3,70 francs) à leur voisin, l’avocat et maire de Delémont, Alexis Bennot.

Ce dernier flaire la bonne affaire et le revend dès l’année suivante à Johann Heinrich von Speyr-Passavant, un libraire et antiquaire bâlois, pour 24 louis d’or, réalisant ainsi un bénéfice substantiel.

Pendant quatorze ans, Speyr-Passavant parcourt l’Europe, tentant de vendre la Bible aux plus offrants. Il arrive à Londres en mai 1836 et contacte le British Museum, affirmant qu’il s’agit de la « Bible de l’empereur Charlemagne » et en demandant 12 000 livres sterling. Face aux doutes des conservateurs, il doit se résoudre à la céder pour 750 livres sterling (environ 18 000 francs de l’époque), un prix néanmoins considérable pour l’époque.

Le retour tant attendu en terre jurassienne

Une première exposition mémorable en 1981

Il faut attendre 1981 pour que la Bible regagne temporairement sa terre d’adoption. Cette année-là, la British Library accepte de prêter le précieux manuscrit pour une exposition à Delémont. Transportée par un avion de Swissair et supervisée par Derek Howard Turner, responsable des expositions de la British Library, la Bible est accueillie par la volée des cloches de l’église Saint-Marcel.

Cette première exposition rencontre un succès phénoménal, attirant 32 000 visiteurs en quatre mois. Le tarif pour voir tourner les pages était de 10 francs suisses, une somme qui a permis de financer les déplacements réguliers des conservateurs britanniques entre Londres et la Suisse, nécessaires pour manipuler le manuscrit.

L'exposition exceptionnelle de 2025

Quarante-quatre ans plus tard, la Bible de Moutier-Grandval fait son grand retour à Delémont. Du 8 mars au 8 juin 2025, le Musée jurassien d’art et d’histoire présente à nouveau ce chef-d’œuvre, dans des conditions de sécurité et de conservation optimales.

L’exposition actuelle met en valeur le manuscrit dans un écrin dédié, une pièce au papier peint bleu foncé qui souligne la préciosité de l’objet. Pour des raisons de conservation, les visiteurs ne peuvent admirer l’œuvre que par petits groupes de quatre personnes maximum et pendant cinq minutes chacun, ce qui nécessite une réservation préalable.

Claire Breay, responsable des manuscrits anciens à la British Library, a souligné lors de l’inauguration : « La Bible de Moutier-Grandval est un véritable chef-d’œuvre d’écriture et d’art. Cette spectaculaire bible manuscrite vieille de 1 200 ans, avec sa magnifique décoration, unit toujours les gens et apporte joie et émerveillement à tous ceux qui la voient. »
Bible Moutier Grandval

Une programmation culturelle riche autour de l'exposition

Des activités pour tous les publics

Autour de l’exposition du manuscrit, le Musée jurassien d’art et d’histoire propose un riche programme d’animations :

  • Des ateliers adaptés aux différents degrés scolaires, permettant aux élèves d’explorer la matérialité du manuscrit médiéval et de s’initier à la calligraphie et à l’enluminure
  • Des « temps forts » à Delémont, Porrentruy, Moutier et Tramelan, avec des visites théâtralisées, des conférences et des initiations
  • Un escape game extérieur intitulé « La Quête du joyau perdu »
  • Une exposition complémentaire à la Fondation Anne et Robert Bloch présentant l’œuvre de l’artiste contemporain Didier Rittener
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Un colloque universitaire international

Le 10 mai 2025, un colloque universitaire international se tiendra au Centre interrégional de perfectionnement de Tramelan. Organisé par Mémoires d’Ici et l’Université de Genève, cet événement scientifique réunira des spécialistes et chercheurs d’universités prestigieuses pour approfondir les connaissances sur la Bible de Moutier-Grandval.

Ce colloque abordera son iconographie et son texte, mais aussi des questions codicologiques, des relations à d’autres bibles ou à d’autres manuscrits de Tours, ainsi que l’histoire de sa transmission. Une occasion unique d’en apprendre davantage sur ce chef-d’œuvre qui continue de fasciner les chercheurs.

Un héritage vivant au cœur de l'identité jurassienne

Un trésor au-delà de sa valeur artistique

Pour les habitants de la région jurassienne, cette bible est bien plus qu’un simple manuscrit. Elle fait partie, avec la crosse de saint Germain (premier abbé de Moutier-Grandval, également exposée au musée), des trésors qui marquent les débuts de leur histoire régionale.

Comme le souligne Nathalie Fleury, directrice du musée : « On pourrait même parler de miracle : ce chef-d’œuvre médiéval a traversé les époques, les vicissitudes de l’histoire — il a échappé aux saccages, aux guerres, aux incendies, aux révolutions… Il nous est parvenu dans un état remarquable. »

Une expérience émotionnelle unique

L’historienne du livre et co-commissaire de l’exposition Angéline Rais témoigne de l’émotion que procure la rencontre avec l’original : « C’est très émouvant de la voir en vrai : c’est complètement différent de voir une reproduction dans un livre ou sur internet. Les gens peuvent voir à quel point elle est grande, à quel point les couleurs et l’or sont encore beaux. »

Et après douze siècles d’existence, la Bible de Moutier-Grandval n’a pas encore livré tous ses secrets, notamment sur la composition du parchemin et sur les pigments utilisés dans les illustrations. Une part de mystère qui ajoute encore à sa fascination.

Ce chef-d’œuvre de l’enluminure carolingienne est l’un des rares témoins intacts de cette période fondatrice de notre civilisation européenne. Sa conservation miraculeuse à travers douze siècles mouvementés est presque aussi impressionnante que sa beauté artistique. Des ateliers de Tours aux salles du Musée jurassien d’art et d’histoire, en passant par les vicissitudes de la Réforme et de la Révolution française, cette bible a survécu à tout.

Son retour temporaire au Jura n’est donc pas qu’une simple exposition — c’est une véritable réconciliation avec son histoire. Pour quelques mois, ce trésor national retrouve la région à laquelle il a été si intimement lié pendant des siècles. Une occasion unique de renouer avec nos racines culturelles et de s’émerveiller devant le génie artistique de nos ancêtres.

Si vous êtes passionné d’histoire, d’art médiéval ou simplement curieux de découvrir l’un des plus beaux manuscrits du monde, ne manquez pas cette exposition exceptionnelle. Réservez dès maintenant votre billet sur www.mjah.ch ou www.j3l.ch pour vivre cette rencontre privilégiée avec un authentique chef-d’œuvre qui n’a pas fini de nous fasciner.

Bible Moutier Grandval

Chronologie

  • Vers 640 : Fondation de l’abbaye de Moutier-Grandval, considérée comme le début de l’histoire de la région jurassienne.
  • VIIe siècle : Fabrication de la crosse de saint Germain, premier abbé de Moutier-Grandval.
  • Début du IXe siècle (vers 830-840) : La Bible de Moutier-Grandval est commandée et fabriquée au scriptorium de l’abbaye Saint-Martin de Tours (France) par une vingtaine de moines.
  • Après 830-840 : La Bible est transférée de l’abbaye Saint-Martin de Tours à l’abbaye de Moutier-Grandval.
  • XVIe siècle (acquise à la Réforme) : La Bible quitte l’abbaye de Moutier-Grandval et arrive à Delémont.
  • Révolution française (période possible) : La Bible aurait été abandonnée à Delémont.
  • Début du XIXe siècle (fin des années 1810 ou début des années 1820) : Selon la légende, la Bible est redécouverte par des enfants dans un grenier de Delémont.
  • 1822 : Le propriétaire du bâtiment où la Bible est retrouvée la vend à l’ancien maire de Delémont, qui la revend ensuite à un antiquaire.
  • 1836 : Faute d’acheteur en France, la Bible est vendue au British Museum (qui deviendra la British Library) pour la somme de 750 livres.
  • 1981 : Première exposition de la Bible de Moutier-Grandval au Musée jurassien d’art et d’histoire de Delémont. Monsieur D. H. Turner de la British Library accompagne le manuscrit.
  • Mardi 4 mars 2025 : Restitution de la Bible au Musée jurassien d’art et d’histoire de Delémont en préparation de la nouvelle exposition.
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