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Si vous parlez d’enluminure avec quelqu’un, il y a fort à parier que Les Très Riches Heures du Duc de Berry vont rapidement être évoquées dans la conversation. La célébrité du manuscrit n’est pas volée car c’est certainement l’un des plus beaux manuscrits enluminés français, si ce n’est de l’occident médiéval.
Vous pouvez aujourd’hui l’admirer au Château de Chantilly ou gratuitement en ligne sous sa version numérisée. Mais comment un manuscrit commandé à Bourges est-t-il arrivé dans l’Oise 4 siècles plus tard? Que lui est-il arrivé pendant 400 ans ?
Sommaire
ToggleLes Très Riches Heures du Duc de Berry, un manuscrit Berruyer
Un manuscrit démarré à l'école de Bourges
Comme son nom l’indique, ce manuscrit fut commandé comme tant d’autres par Jean de Berry, puissant mécène et grand amateur (entre autres) de manuscrits enluminés. J’avais déjà eu l’occasion de vous parler de lui et de ses 6 livres d’heures dans un précédent article.
Comme pour l’ensemble de sa bibliothèque, c’est à l’École de Bourges que démarre la création du manuscrit.
Nous sommes en 1410 et le Duc Jean commande le livre d’heures aux frères de Limbourg, Pol, Jehannequin et Herment. Originaires des Flandres, ils ont déjà travaillé pour le Duc pour ses Belles Heures et bénéficient d’un contrat d’exclusivité à son service, un luxe incroyable pour l’époque.
Selon Patricia Stirnemann, chercheuse à l’Institut de recherche et d’histoire des textes, la rédaction du manuscrit ne démarrera qu’en 1411.
... qui échoue à Paris, inachevé
En 1412, le Duc de Berry quitte son fief pour retourner à Paris et s’y installe avec sa cour – et ses artistes, dans son hôtel de Nesle. Les frères de Limbourg font partis du voyage et, après avoir transité dans les différentes demeures du Duc, ils continuent à travailler à Paris sur le manuscrit.
Le duc et les trois frères meurent en 1416, probablement lors d’une épidémie (la peste ? ) laissant les Très Riches Heures inachevées et sans commanditaire.
Les miniatures des cycles de la Passion sont terminées, ainsi que L’Homme anatomique et le Plan de Rome mais pas les représentations des mois, si bel et bien que le manuscrit n’est qu’une succession de cahiers non reliés. L’inventaire du Duc mentionne d’ailleurs « Item, en une layette plusieurs cayers d’unes tres riches Heures que faisoient Pol et ses freres, tres richement historiez et enluminez » comme le rapporte Jules Guiffrey, dans ses Inventaires de Jean de Berry.
Le manuscrit reste en la possession des rois de France pendant près de deux décennies, la Guerre de Cent Ans et l’occupation de Paris ayant stoppé la liquidation des biens du Duc.
... avant de retourner finalement à Bourges pour être terminé.
Dans les années 1440, le manuscrit est poursuivi par d’autres enlumineurs et se promène de mains en mains et de cours en cours. Barthélémy d’Eyck y aurait contribué, même si le sujet est soumis à controverses.
Ce qui est sûr, c’est qu’en 1480 il est entre les mains du neveu de Louis XI, Charles Ier de Savoie, vraisemblablement par héritage de sa tante Charlotte de Savoie.
Un écrit en date du témoigne que le duc de Savoie fait appel à Jean Colombe, enlumineur. C’est dans sa maison berruyère que les très Riches Heures du Duc de Berry sont (enfin) achevées, 75 ans après avoir été commencées.
Jean Colombe est l’auteur de 27 grandes miniatures et 40 petites. Pour ce travail exceptionnel, le Duc de Savoie lui verse à partir de 1486 100 écus de rente annuelle, ce qui est considérable pour l’époque.
Personnellement je trouve que les enluminures de Jean Colombe comptent parmi les plus belles du manuscrit et peut-être même de l’époque, et ce n’est pas que du chauvinisme régional. Je vous laisse en juger avec mes 2 préférées, le « temple » étant la cathédrale St Etienne de Bourges.
Le mystérieux voyage des Très Riches Heures
Lorsque Jean Colombe achève le manuscrit, il le rapporte au Duc de Savoie à son château de Chambéry, toujours non relié.
La suite de l’histoire des Très Riches Heures du Duc de Berry est ensuite disputée selon deux hypothèses qui s’affrontent farouchement.
Hypothèse 1 : Le séjour prolongé Piémontais
L’historien Raymond Cazelles soutient la théorie que le manuscrit n’aura plus jamais quitté le Piémont.
Il aurait suivi les pérégrinations de la famille de Savoie, migrant de Chambéry à Turin durant le XVIe. La bibliothèque des Ducs de Savoie étant léguée à la bibliothèque royale de Turin en 1720, le livre d’heures aurait suivi.
Hypothèse 2 : Les pérégrinations européennes
Le conservateur et historien strasbourgeois Paul Durrieu conteste immédiatement l’hypothèse piémontaise et prête un voyage bien plus complexe au manuscrit.
En 1504, la veuve de Philibert II de Savoie, Marguerite d’Autriche, retourne aux Pays-Bas avec notamment une quinzaine d’ouvrages de la bibliothèque ducale dont, semble-t-il, les cahiers des Très Riches Heures du Duc de Berry, toujours non reliés. Conservées dans sa chapelle à Malines et non dans sa bibliothèque, elles sont évoquées dans un inventaire de 1523 comme « une grande heure escripte à la main ».
Les cahiers passent ensuite entre les mains du trésorier de Charles Quint, Jean Ruffault de Neuville, puis au sein d’une communauté religieuse avant d’arriver chez le collectionneur d’art Ambrogio Spinola, militaire génois au service du royaume d’Espagne aux Pays-Bas.
Réapparition gênoise
Et revoici Les Très Riches Heures du Duc de Berry de retour en Italie, près de Gênes, enrichis cette fois d’une reliure aux armoiries de la famille Spinola, et que l’on peut toujours admirer aujourd’hui.
En 1826, le manuscrit change de famille génoise et voit sa reliure modifiée aux armes de la famille Serra.
En 1849, c’est le baron Félix de Margherita, commissaire de la Marine royale qui en hérite lors de son mariage avec la fille naturelle de Gio Battista Serra.
Chantilly, la destination finale des Très Riches Heures du Duc de Berry
C’est grâce à Henri d’Orléans, Duc d’Aumale et fils du roi Louis-Philippe, que l’on doit la redécouverte du précieux manuscrit.
Alors en exil en Angleterre, le Duc d’Aumale entend parler par le bibliothécaire adjoint du British Museum, Antoine Panizzi, de la mise en vente des Très Riches Heures du Duc de Berry. Adolphe de Rothschild est aussi intéressé et le duc se déplace donc à Pegli pour le consulter. C’est finalement Henri d’Orléans qui l’emporte pour 19 280 francs, le 20 janvier 1856, une vraie fortune, autant qu’une folie. Mais le Duc d’Aumale justifie ainsi sa nouvelle acquisition
Ce livre, tient une grande place dans l’histoire de l’art : j’ose dire qu’il n’a pas de rival .
Et voilà le manuscrit en Angleterre.
Ce n’est qu’en 1877 que les Très Riches Heures du Duc de Berry regagnent le sol français, pour ne plus jamais quitter le château de Chantilly.
Grand amateur d’art, sans descendance directe et membre de l’Institut de France, le Duc D’Aumale lègue à l’Institut dès 1886 (il ne meurt qu’en 1897) son domaine, son château de Chantilly et l’ensemble de ses précieuses collections.
Dans son testament, le duc stimule que les Très Riches Heures du Duc de Berry ne doivent jamais sortir du musée Condé, ni être prêtées. C’est la raison pour laquelle, depuis 1898, personne n’a pu admirer le célèbre manuscrit en dehors des murs du Château de Chantilly.
Afin de le protéger, les conservateurs du musée Condé vont rapidement démarrer plusieurs campagnes de numérisation.
Il est aujourd’hui possible de consulter gratuitement et en haute définition l’ensemble des Très Riches Heures du Duc de Berry en ligne.
Une dernière escapade parisienne ?
En faisant mes recherches pour écrire cet article, j’ai découvert que – contrairement à la promesse testamentaire – les Très Riches Heures étaient actuellement sorties des collections du Musée Condé.
En prévision d’une grande exposition événementielles consacrées aux Très Riches Heures en 2025, le manuscrit est actuellement au Centre de Recherche et de Restauration des Musées de France (C2RMF) pour être analysées en vue d’une potentielle restauration.
En effet, malgré les grandes précautions de conservation dont il fait l’objet , le fragile manuscrit présente des marques de vieillissements. L’objectif du C2RMF est donc d’observer en profondeur les dégradations afin de trouver un moyen de les enrayer.
Sont ainsi listées la présence de tâches brunâtres et de déchirures sur certains cahiers, des lésions sur les aplats de couleur, des craquellements et une détérioration du cuir de reliure.
Ce séjour parisien sera aussi l’occasion d’approfondir la connaissance du manuscrit. Grace aux photomicrographies et à la photographie infrarouge, il sera possible d’identifier les matières organiques et d’en savoir plus sur les pigments et les liants utilisés.
Fonction des résultats, la restauration sera entreprise afin de préparer la grande exposition de 2025 qui permettra de présenter tout ou partie des feuillets enluminés déreliés au public.
Si aujourd’hui les Très Riches Heures sont un peu « la Joconde de l’enluminure », c’est finalement une redécouverte très récente qui a leur a permis préservation et valorisation. J’ai pris conscience en écrivant cet article du miracle qui a permis à ces œuvres d’arriver jusqu’à nous, entre hasard et chance.
En tout cas, j’ai bien pris note de la grande exposition prévue en 2025 pour admirer les feuillets dans le magnifique écrin qu’est le château de Chantilly. En recevant les magnifiques clichés de Julien du blog Hauteur de France j’ai vraiment redécouvert le lieu. Je ne peux que le remercier pour avoir initié cet événement inter-blogueur et m’avoir invité à voyager le temps d’un article.


Je ne connaissais pas du tout cette histoire que j’ai découvert au travers de cette article. L’histoire est vraiment passionnante et fascinante 😉
Merci ! Il semblerait que les manuscrits soient de fantastiques chasse aux trésors !